Albin Lazare : « l’environnement et les ODD sont au cœur de la diplomatie des villes»

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Albin Lazare : «  l’environnement et les ODD sont au cœur de la diplomatie des villes  » ©Asnath Hôtesses

Invitée aux deuxièmes Journées économiques internationales des communes (JEICOM23) qui se sont refermées le 3 juin 2023 au Cameroun, l’Association internationale des maires francophones (AIMF) a accordé une interview à AFRIK21. Son représentant Albin Lazare souligne dans cette entrevue le rôle de la coopération décentralisée dans l’accès au financement climatique et l’atteinte du développement durable (ODD) des villes d’Afrique.

AFRIK21 : Les Journées économiques internationales des communes (JEICOM23) ont mobilisé la société civile ainsi que les collectivités territoriales du Cameroun et d’ailleurs. Quel était le but de la présence de l’Association internationale des maires francophones (AIMF) à Yaoundé ?

Albin Lazare : Après l’édition 2021, c’est notre deuxième participation aux Journées économiques internationales des communes (JJEICOM) à Yaoundé au Cameroun. Ce très bel événement nous a permis de rencontrer des personnes très importantes pour le développement économique durable des villes. L’Association internationale des maires francophones (AIMF) est le réseau mondial des élus locaux de l’espace francophone. Et nous avons une très forte coopération avec les villes camerounaises particulièrement dans les domaines de l’environnement et du climat. C’est donc tout naturellement que nous avons abordé avec votre média qui en a fait sa spécialité. Nous avons par ailleurs plusieurs projets en cours dans ce pays et donc, notre présence ici nous permet de faire le suivi de ces projets, puis d’en démarrer de nouveaux.

Comment se matérialise votre politique de coopération décentralisée particulièrement vis-à-vis des communes d’Afrique ?

Notre démarche est d’apporter des réponses aux problématiques exprimées par les maires. Évidemment, l’Afrique occupe une place importante dans la francophonie. Alors, nous apportons un appui en termes d’expertise, de lien entre pairs et puis de mobilisation de financements pour les territoires. C’est notre marque de fabrique de lier les réflexions de haut niveau sur la ville durable avec l’aide publique au développement et la mobilisation de fonds auprès des partenaires pour les villes. Pour être plus précis, nous avons par exemple deux programmes en cours, notamment un, axé sur le développement de l’énergie solaire avec la communauté des femmes élues locales du Cameroun. Depuis 2015, nous avons déjà collecté en tout 4 millions d’euros en faveur de quatorze communes pour l’électrification des services essentiels et des populations. C’est avec le soutien de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), du Fonds français pour l’environnement mondial (FFEM), la fondation et l’État du Cameroun. À côté de cela, nous allons démarrer en juin 2023, la mise en œuvre d’un projet d’agroforesterie urbaine puisqu’au Cameroun, de nombreuses forêts sont communales. On a donc réalisé plusieurs études et nous avons initié une activité d’écotourisme qui permet à la fois la gestion durable des écosystèmes et les loisirs pour les populations. En gros, l’enjeu c’est la protection de la biodiversité.

Quels types d’appui cette coopération peut-elle apporter pour le développement de la ville durable notamment dans les municipalités au sud du Sahara qui accusent un gros retard dans la mise en œuvre des objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies ?

C’est une question cruciale, car elle touche à l’Agenda 2030 des Nations unies et cela reste un défi complexe. Nous sommes persuadés qu’on ne peut pas l’atteindre sans le concours des autorités locales puisqu’elles sont directement au fait des enjeux et en lien avec les habitants. Dans ce contexte, on soutient la coopération de « ville en ville », parce qu’elle permet de partager les meilleures expériences et compétences entre les maires. Ensuite de faciliter l’accès au financement que ce soit au niveau national qu’international. Avec cette manière d’agir, on a la possibilité d’aider les villes à tester, à innover, à expérimenter des politiques différentes pour être plus efficaces dans l’atteinte des objectifs de développement durable (ODD). Je peux illustrer cette créativité avec les services publics locaux d’énergie sachant que c’est une compétence des communes. En la matière, nous avons opté pour l’économie sociale et solidaire (ESS) dans la mesure où les collectivités investissent dans les solutions solaires, offrent des services à la population et ensuite la maintenance. La gestion au quotidien de service peut être confiée à des partenaires notamment du secteur privé. Ce qui nous intéresse davantage c’est de travailler avec des coopératives, notamment de jeunes femmes afin qu’elles soient formées pour opérer ces installations et donc en faire leur métier.

En tant que principal allié technique de vos 300 villes membres réparties sur tous les continents, êtes-vous favorables à la création d’un fonds spécial pour la résilience climatique des capitales africaines en proie aux aléas climatiques ? Je pense ici à Kigali et Kinshasa pour les cas les plus récents d’inondations. Sinon, quelles alternatives d’accompagnement préconisez-vous ?

On sait que d’ici une vingtaine d’années, on aura près de trois quarts de la population mondiale qui sera urbaine, avec une croissance qui se fera essentiellement en Afrique et en Asie. Donc, c’est une évolution majeure dans un monde qui fait déjà face aux effets du dérèglement climatique. Et forcément cela demande des efforts financiers majeurs, de nouveaux mécanismes de financement tels que ce que vous proposez sur l’idée d’un fonds spécial autour de la résilience climatique. En effet, la 27e Conférence des parties des Nations unies sur le changement climatique (COP27) qui s’est tenue en novembre 2022 en Égypte a permis à nouveau de réfléchir à un mécanisme de financement d’indemnisation des pays vulnérables pour les pertes et dommages dus aux catastrophes naturelles. Ça, c’est un signal politique essentiel ! Ensuite, avec nos partenaires, nous sommes attentifs à ce que ces financements soient mis à la disposition des collectivités. Il s’agit d’une préoccupation majeure y compris au Cameroun où un rapport de la Banque mondiale indique que les villes sont en première ligne des inondations. En Afrique, on a beaucoup de villes qui sont situées sur les côtes, ou au contraire exposées à des sécheresses. Alors, l’une de nos missions est de les accompagner pour développer des stratégies d’adaptation au changement climatique. D’ailleurs, ma présence à Yaoundé permet notamment de lancer un nouveau partenariat de « préparation municipale des situations d’urgence » particulièrement contre les inondations. Nous renforcerons la coordination pour améliorer la qualité des services de secours en collaboration avec la protection civile de l’État pour ce qui est des secours, les collectivités locales pour la question de l’urbanisme et même avec la société civile sur les comportements essentiels. On a déjà mené une première phase entre 2017 et 2021 avec trois villes pilotes notamment Yaoundé dans a région du Centre, Douala dans le Littoral et les zones de la Menoua dans la région de l’Ouest.

Il y a aussi l’aspect de l’assainissement. Sur ce plan, l’AIMF achève un grand programme avec la Communauté urbaine de Yaoundé avec la plus grande station de traitement des boues de vidange du Cameroun. Au-delà de la gestion des déchets, ce projet cofinancé par l’Agence française de développement (AFD) et la Fondation Bill & Melinda Gates permettra de réduire la pollution en milieu urbain. Douala et d’autres villes devraient bientôt suivre.

Comment vous entrevoyez l’avenir de la coopération entre les villes du nord et les villes du sud ? Avez-vous des projets en ce sens ou des évènements à venir ?

S’agissant de la coopération décentralisée, on privilégie les relations d’amitié de long terme entre villes du Nord et du Sud. Ensuite, nous observons une dynamique très forte de coopération sud-sud notamment au niveau sous-régional pour évoquer ici l’Association des villes d’Afrique centrale. Il existe également un engouement entre les villes d’un même pays à collaborer entre elles. C’est le cas notamment de l’association Communes et villes unies du Cameroun (CVUC). Parmi les exemples, on a les municipalités de Nantes en France et de Kindia en Guinée qui coopèrent sur l’hygiène et le recyclage des déchets. Ainsi, l’environnement et les ODD sont au cœur de la diplomatie des villes. Cette notion est tout à fait complémentaire aux prérogatives des États et est importante par la souplesse qu’elle déploie en permettant aux maires de porter d’une seule voix leurs préoccupations sur la transition écologique.

Nous avons fêté le 2 juin 2023, les dix ans de la Plateforme des autorités locales des Grands Lacs, c’est-à-dire le regroupement des élus locaux du Burundi, du Rwanda et de la République démocratique du Congo (RDC). La plateforme collabore pour permettre de mieux gérer cette zone transfrontalière notamment le lac Kivu entre les pêcheurs. Et ceci pour prévenir les risques de conflits ou même d’épuisement de la ressource.

Comme vous le savez, Yaoundé et la plupart des métropoles africaines connaissent une explosion démographique et qui est loin de s’achever si l’on s’en tient aux données de la Banque mondiale. Parmi la population urbaine figure une jeunesse assez dynamique, et ce en dépit de la faible inclusion financière ou numérique selon le contexte. Quels conseils donnez-vous pour faciliter leur implication face aux enjeux de la durabilité ?

Alors c’est une question qui est riche et est complexe. D’abord parce qu’elle interpelle constamment les maires pour parvenir à fournir des services publics de qualité à des populations de plus en plus nombreuses et jeunes. On a une jeune génération climat qui s’illustre par sa mobilisation dans la lutte contre le changement climatique à travers le volontariat et les interpellations. C’est exemplaire et admirable ! Il va donc falloir les aider dans leur engagement en favorisant des espaces de dialogue et des opportunités notamment dans l’économie circulaire sur laquelle le Cameroun et d’autres pays s’investissent déjà. La jeunesse doit avoir accès à des programmes d’inclusion économique dans la résolution des problèmes environnementaux, et notamment autour de coopératives vertes.

Propos recueillis par Benoit-Ivan Wansi

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