AFRIQUE : pour Romain Crouzet et Mireille Etame, la ville durable c’est pour bientôt

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AFRIQUE : pour Romain Crouzet et Mireille Etame, la ville durable c’est pour bientôt© Romain Crouzet

À la faveur des Journées économiques internationales des communes (JEICOM23) qui se sont tenues du 1er au 3 juin 2023 au Cameroun, Romain Crouzet, le directeur général de l’association Climate Chance basée à Paris en France et Mireille Etame, de l'Inspection générale chargée des questions techniques du ministère de l’Habitat et du Développement urbain (Minhdu) ont accordé ensemble une interview exclusive à AFRIK 21. Ils évoquent la gestion durable des déchets et de la biodiversité, la mobilité verte ainsi que l’accès à l’eau potable et le développement des énergies propres qui constituent les défis majeurs pour la ville de demain. Aussi, ils reviennent sur les enjeux pour un habitat inclusif et durable quelques mois avant le lancement du cinquième Sommet Climate Chance du 23 au 25 octobre 2023 à Yaoundé.

AFRIK21 : Pour la deuxième édition, les Journées économiques internationales des communes (JEICOM23) se sont tenues du 1er au 3 juin 2023 au Palais des Congrès de Yaoundé sous le prisme de « l’insécurité alimentaire ». Pensez-vous que les villes africaines sont à l’abri. Sinon, quelles mesures d’adaptation ou d’atténuation préconisez-vous pour prévenir une telle situation ?

Romain Crouzet : Le problème ne devrait plus se poser au conditionnel, mais au présent, car il est bien réel. La pandémie du Covid-19 a secoué les chaines d’approvisionnements alimentaires et la guerre en Ukraine qui a démarré en 2022 met également certains pays notamment africains en difficulté puisque Kiev est un grand fournisseur de blé. Les prix ont flambé en Égypte par exemple. Il est donc important de souligner la nécessité de renforcer l’adaptation à travers des approvisionnements locaux, des mix de solutions adaptés aux différents contextes. Le dialogue est très important, d’où notre présence ici aux Jeicom23 pour explorer des pistes avec l’ensemble des parties prenantes. Il faut donc une bonne planification adaptée au niveau local avec les différentes parties prenantes notamment les communautés autochtones pour arriver à une gestion raisonnée des espaces forestiers par exemple, qui peuvent combiner de l’exploitation, mais aussi de l’agroforesterie.

AFRIK21 : Une délégation du Mouvement des entreprises de France (Medef) a été reçue en audience le 30 mai 2023 au ministère de l’Habitat et du Développement urbain (Minhdu) du Cameroun en marge des Jeicom23. Est-ce à dire que vous le développement des partenariats est essentielle Pour accompagner le développement urbain ? Quelles autres institutions notamment les bailleurs de fonds vous accompagnent dans ce processus ?

Mireille Etame : La question du développement urbain coûte cher et elle doit être résolue en prenant en compte les différents secteurs. Puisqu’au Cameroun on est dans une phase achevée de la décentralisation, il faut donc penser à une approche multi-échelle qui intègre les collectivités territoriales et le secteur privé. En effet, avec les multiples crises auxquelles nous sommes confrontées, il n’est plus possible de compter uniquement sur « l’État-providence », mais de ratisser large également auprès d’autres partenaires économiques internationaux parmi lesquels le Medef et des organisations internationales. C’est dans ce cadre que Madame la Ministre (Célestine Ketcha Courtès, Ndlr) a reçu récemment une délégation de banques commerciales pour envisager leurs contributions dans le développement urbain.

AFRIK21 : Fait-il bon vivre à Yaoundé ?

Mireille Etame : Il fait bon vivre à Yaoundé en dépit de quelques côtés négatifs comme la gestion des déchets, la congestion urbaine. Vous le savez Yaoundé est la « ville aux sept collines » et cela est pris en compte par les ingénieurs du génie civil.

AFRIK21 : Parmi les principaux défis liés à la ville figure l’habitat. Se loger en ville est un parcours du combattant avec les coûts élevés des loyers, la rareté même des logements ? Près de 15 ans maintenant après son lancement (2009), le Programme gouvernemental de construction de 10 000 logements sociaux qui devait remédier à cela a-t-il atteint son objectif ?

Mireille Etame : Aujourd’hui, les résultats sont mitigés parce que le programme a connu fortunes diverses. Il y avait un premier programme qui visait la construction de 1 575 logements par les petites et moyennes entreprises (PME) locales, mais il y a eu des difficultés notamment le manque de professionnalisme. D’un autre côté, il y a eu une coopération sino-camerounaise baptisée « programme chinois» qui a connu un succès notamment à Sangmélima et à Bamenda avec la construction de plusieurs maisons d’habitations. Dans le même temps, la société italienne Pizzarotti poursuit la construction de 10 000 logements sociaux en partenariat avec notre gouvernement. Il faut dire que ce projet a dû faire face à une résistance au changement de la part des populations qui n’étaient pas habituées à vivre ensemble dans un bloc (immeubles). On a découvert le défi de la copropriété avec ces phases pilotes et maintenant on va accélérer les initiatives.

AFRIK 21 : Du 23 au 25 octobre 2023 tient le cinquième Sommet Climate Chance Afrique. Ce sera à Yaoundé au Cameroun avec pour thème « Habiter l’Afrique de manière durable et inclusive ». AFRIK21 sera partenaire de cet évènement. Pourquoi avoir choisi Yaoundé et pas une autre capitale africaine ? Et quels seront les temps forts de cet évènement ?

Romain Crouzet : Depuis quelques années, on a choisi de prendre une thématique principale pour nos Sommets. Ça me semble plus intéressant d’avoir une thématique qui n’est pas exclusive des autres. L’année dernière par exemple, c’était la mobilité. Cette année, on a répondu à une invitation de madame la ministre Célestine Ketcha Courtès (Minhdu) qui depuis quelques années déjà lorsqu’elle était à la tête du Réseau des femmes élues d’Afrique (Refela) réclamait un Sommet Climate Chance dans son pays le Cameroun. Alors en octobre 2023, il y aura beaucoup d’ateliers et d’expositions sur les problématiques liées à l’habitat avec la participation des architectes, des urbanistes et d’autres experts qui viendront de toute l’Afrique. L’idée n’est pas de plaquer des modèles importés de l’extérieur. De ce fait, on va parler de construction en terre cuite, de construction en bois, en bambou et peut-être aussi, faire évoluer les perceptions. Il y a en ce moment un immeuble construit sur une dizaine d’étages en bois à côté de nos bureaux à Paris. Et l’ensemble, par contre, est construit en étoile autour de cette colonne de béton central en bois, soit les poutres, les planchers ou les pylônes.

AFRIK 21 : Qu’est-ce qui explique selon vous le déficit quantitatif et qualitatif du logement en Afrique ? Selon des experts de la Banque africaine de développement (BAD) près de 90 % de la population urbaine vit dans un logement informel.

Mireille Etame : Il y a plusieurs raisons notamment la sécurité foncière, le phénomène de l’exode rural. Les Camerounais notamment les élèves sont également sensibilisés à l’efficacité énergétique qui est importante pour le développement de l’écoconstruction. Nous avons mené des études et il y a même une Mission de promotion des matériaux locaux (Mipromalo) basée à Yaoundé.

AFRIK 21 : Aujourd’hui il devient difficile de circuler dans nos villes du fait de l’activité économique intense. Ce qui accentue naturellement les embouteillages et la pollution atmosphérique. Face à cette situation qui se greffe au manque sinon à l’insuffisance des transports en commun de masse (trains, autobus), Climate Chance a organisé en 2022 la Semaine de la mobilité durable et du climat (SMDC) à Dakar au Sénégal. Quel regard portez-vous sur le système de transport urbain en Afrique ? Quid de la mobilité électrique aujourd’hui ?

Romain Crouzet : C’est un sujet très épineux vu le développement très rapide de plusieurs métropoles sur le continent. Cela nécessite une coordination assez forte au niveau institutionnel pour attirer les investisseurs comme le Sénégal par exemple où la Banque mondiale soutient la mobilité. Je crois également que le secteur informel (mototaxis) n’est pas suffisamment pris en compte ni encadré par une régulation ou une planification précise. Or, la part de ce secteur est énorme dans beaucoup de villes. À propos de la mobilité électrique, cela nécessite une coordination internationale parce qu’il y a aussi une responsabilité des pays du nord dans le sens où, par exemple, l’Europe a mis des mesures très restrictives sur la qualité de l’air et les normes antipollution de ses véhicules. Kigali au Rwanda (et d’autres villes en Afrique de l’Est, Ndlr) avec des stations d’échanges des batteries pour les mototaxis électriques.

AFRIK21 : En 2022, le Cameroun a accueilli la Coupe d’Afrique des Nations (CAN2021). Le temps de quelques semaines, on a vu une véritable mutualisation des efforts pour rendre propres les villes hôtes de cette compétition notamment Yaoundé dans le Centre, Garoua dans le Nord, Limbé et Buea dans le Sud-ouest et Bafoussam à l’Ouest. Seulement, la prolifération des décharges sauvages, l’utilisation du plastique à usage unique reste problématique. Votre politique d’assainissement vous semble-t-elle efficace ?

Mireille Etame : Il y a toujours une mutualisation des efforts, car chacun a un rôle à jouer. Les communautés urbaines se chargent de la collecte et du transport des déchets. Depuis 2019, on encourage les communes d’arrondissement à ne plus entreposer les bacs à ordures sur les axes routiers et on sensibilise également les populations pour les impliquer à travers plusieurs activités. Il y a par exemple le Concours national des villes propres en vue du changement de paradigme à l’instar de l’assainissement liquide. Le Mindhu a un projet pilote dénommé « villes vertes et propres» dans quatre communes à Douala et Yaoundé pour tester les différentes phases de a chaine à savoir : la propreté, la pré collecte, la collecte , le transport, le traitement, la valorisation et le verdissement. S’agissant de l’accès à l’électricité et à l’eau potable c’est la compétence du ministère de l’Eau et de l’Énergie (Minee). Toutefois, des points d’eau (forages) et des biodigesteurs ont été construits dans le cadre de nos projets relatifs au Plan de gestion environnementale et sociale (PGES). Nous avons également maturé un projet avec la multinationale française Veolia et l’entreprise Phoenix Environnement  pour la réhabilitation des stations Scan-Water et avec en ligne de mire une alternative de couplage avec l’énergie solaire.

AFRIK 21 : Selon vous, quelle ville africaine a un plan climat solide et susceptible de propulser son développement durable ?

Romain Crouzet : Je n’ai pas la prétention de connaître toutes les villes, notamment d’Afrique subsaharienne. Évidemment, il y en a qui portent des initiatives différentes et intéressantes. Kigali au Rwanda prend des mesures concrètes pour réduire les déchets plastiques et la pollution atmosphérique, notamment la sensibilisation des citadins et une journée par mois sans voiture, etc.  Il y a aussi la municipalité de Dakar au Sénégal qui fait l’effort de s’associer avec des organisations non gouvernementales (ONG) locales. Rien n’est parfait en Afrique comme ailleurs sur la planète et il y a encore beaucoup de chemin à faire. En tout cas, on espère que la ville durable soit le plus tôt possible sur le continent.

Propos recueillis par Benoit-Ivan Wansi

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